La Veneziana (Edizione Bilingue- IT/FR)

 

LA VENEZIANA

Ed. Le Lettere

Edizione originale © Editions Virgile.

La veneziana © Mondadori.

 

 

 

 

 

 

 

La Voix de Maddalena

(Yves Bonnefoy)

 

I

Je ne veux pas encombrer d’une trop longue préface une oeuvre qui n’a que peu de pages, même si celles-ci portent, de façon directe et profonde, sur ce qui importe le plus. Et je m’en tiendrai donc au seuil de cette édition en français de « La Veneziana » à quelques réflexions peut-être même trop subjectives, après deux ou trois remarques préliminaires.

La première de ces remarques, c’est qu’à écrire un poème on ne peut pas ne pas éprouver qu’en chacun de ses mots s’efface la pleine immédiateté à laquelle la poésie désire pourtant accéder dans sa pratique de ce qui est. Comme le jeune Marco quand il a perdu son amie, dans le poème de Roberto Mussapi, et se voue alors à l’errance à travers le monde, les poètes sont vite contraints par les fatalités du langage à substituer l’infini dispersé de la réalité comme le discours conceptuel la fait advenir à l’infini intériorisé de la relation à soi dont ils se rêvent capables, se sachant des êtres de finitude dont la vérité ne peut être que l’assomption de leur propre vie en ce que celle-ci a de concret, de resserré sur son moment d’existence.

Mais cette intimité qui se dérobe sans cesse n’est pourtant pas sans se laisser entrevoir, et presque s’offrir, dans des événements de parole qui se produisent dans ce que nous appelons l’écriture. En effet, par dessous leur contenu conceptuel beaucoup de nos vocables sont la désignation de réalités tout à fait présentes dans notre exister le plus quotidien : et à ce niveau plus profond ils sont moins des entrées dans le dictionnaire que des noms propres, qui révèlent que ces prétendues choses sont d’abord des vies au sein de la nôtre, et dans l’espace de celle-ci se prêtent à des besoins et des façons d’être au monde que la pensée seulement analytique ne connaît ni ne veut connaître. Les réalités ainsi dénommées sont des existences autant que nous, elles sont les « vivants piliers » de notre univers proprement humain. Et le souci de la poésie, même voué à se perdre, peut s’avancer parmi elles, dans « des forêts de symboles ».

Et une seconde remarque, c’est que parmi ces aspects fondamentaux de la réalité comme nous la pratiquons dans notre exister quotidien il y en a quelques-uns que l’humanité a longtemps, et partout au monde, placés au premier plan de son attention. Ces piliers-là : les quatre éléments, ainsi disons-nous encore : l’eau, l’air, le feu et la terre.

Le feu ? Assurément est-il nécessaire de savoir du feu les propriétés qu’en décrivent diverses sciences. Mais quand nous avons froid et nous approchons d’un âtre où sont à brûler des bûches, ou si nous sommes témoins d’un incendie, voire d’une éruption volcanique, le feu n’est plus ce quelque chose de seulement matériel que privilégie le regard du chimiste ou du physicien mais devant nous ou, pour mieux dire avec nous, en nous, ce que l’on peut dénommer une présence.

Et ce feu qui est ainsi une des paroles d’un monde qu’on aurait pu croire silencieux, ce feu a dès lors grande importance pour l’approfondissement de notre idée de nous-mêmes, car l’avoir dénommé, lui avoir reconnu une vie quasi personnelle, c’est ce qui va permettre, par analogies avec ce qu’il est ou par contraste, de parler presque directement de nos besoins d’existence, ces besoins immédiats autant essentiels dont l’approche par le concept ne peut rien dire de vrai. Pensons à la cheminée ou au foyer, jadis, de la forge, pensons au volcan en éruption, pensons aussi, en toute présence de feu, à la flamme, à la fumée, à la braise, aux cendres : tout un réseau de figures et par conséquent de pensées est là en puissance, qui nous aidera à mieux percevoir en nous comme en toute autre personne les structures enchevêtrées de la conscience de soi. L’éros est un feu, c’est bien connu, et l’amour aussi, mais déjà un feu d’une autre sorte, que l’observation de ce qui brûle dans nos vies ou ailleurs sur terre ou dans le passé historique permet de différencier afin alors de mieux nous comprendre par des métaphores, des paraboles. Et s’établit ainsi et se ramifie dans le langage tout un réseau de représentations, d’idées, de valeurs : ce que je puis bien appeler un verbe puisque ces mots primordiaux assurent le rassemblement de ce que disperse et fragmente la connaissance conceptuelle à d’autres moments de nos vies.

Le feu, l’expérience du feu, collaborent à la parole, à l’esprit. C’est à ce niveau où la pensée encore non discursive peut s’ouvrir à des analogies suggérées par des faits de l’existence vécue que la parole, jamais simple gestion de la réalité matérielle, peut approfondir son possible. Et c’est à ce même plan qu’il est d’ailleurs naturel de chercher du sens dans non seulement le feu mais l’eau, à l’air ou la terre. Car les « quatre éléments » – dont la science moderne a eu certes raison de dire qu’ils ne sont pas les fondements du réel physique ou cosmique – ont peut-être ensemble de quoi éclairer notre lieu, nos façons d’y vivre, notre réalité cette fois spécifiquement humaine.

Et ce que n’ignorent pas certains parmi nous, appelons-les des poètes, c’est qu’à écouter ce que les éléments peuvent ainsi enseigner il leur sera offert une chance de mieux comprendre ce qui se joue au même moment dans leur expérience de soi en son présent et son avenir. Exemple de cette écoute cet autre poème de Roberto Mussapi, « Les paroles de Pline sur le volcan en flammes ». Mussapi a prêté attention aux métaphores sous-jacentes dans une éruption volcanique. Il a perçu dans le débordement de la lave du Vésuve une puissance invincible, une énergie qui n’avait pas faibli, même quand depuis des siècles elle avait paru s’être éteinte; et il entreprend de sonder l’intérêt qui, c’est bien le mot, a enflammé l’esprit de Pline l’Ancien à l’annonce de la grande éruption que nous savons tous, Pline qui craint peut-être d’avoir laissé s’affaiblir dans sa propre vie une capacité d’amour, une ardeur : un feu, en somme, autrefois vécu plus intensément. Le volcan est le miroir où Pline se cherche. Et on peut dire que son souci de l’éruption du Vésuve, c’est déjà de la poésie, puisqu’il met en question l’idée qu’a Pline de soi. Cet homme déjà âgé qui gravit le volcan comme on va à sa vérité, et fait de sa mort ainsi affrontée et même acceptée une déclaration sur la vie, c’est exactement le projet de cette transgression du discours du moi qui caractérise la poésie.

En fait, si Roberto Mussapi est ouvert autant que quiconque aux propositions de son siècle, il n’en est pas moins porté, il l’est même inusuellement, à réfléchir aux quatre éléments de la connaissance traditionnelle. À tout moment de sa vie on le voit s’en souvenir, en percevoir la présence, en déchiffrer le vocabulaire et en pratiquer la syntaxe, se risquant par leurs diverses voies dans des fonds où se désagrègent des catégories du langage qui sont de moins d’intériorité : et je crois qu’il n’est pas aujourd’hui de poète plus fortement requis par cette sorte d’écoute, au creux de laquelle c’est l’inconscient qui s’entrouvre pour aider qui le sollicite à s’orienter en soi autant que dans l’univers. Partout chez Mussapi ce feu transconceptuel des « Paroles de Pline », ou plutôt l’air et le feu ensemble, comme dans la brume légère des phalènes des nuits d’Hassan, le poète persan que cet italien d’aujourd’hui reconnaît comme un des ses proches. Mais très souvent aussi c’est de la terre qu’il fait l’objet de son attention fascinée, ainsi dans le « Voyage de midi » qui le voit se pencher sur l’énigme d’une tombe, cette pensée d’avant la pensée.

Et l’eau, enfin, qui est chez Roberto Mussapi au plus secret de sa réflexion, comme le montre « La Vénitienne » d’une façon saisissante.

 

 

II

Pour aborder « La Vénitienne » je crois utile de remarquer que le discours sur le monde et la société que tient la pen- sée conceptuelle – cette approche de l’être qui établit des lois pour faciliter de l’action – peut être dit masculin, spécifiquement masculin, l’homme s’étant différencié de la femme dans la plupart des cultures par son intérêt pour ces lois qui l’aident à établir son pouvoir, et en particulier son contrôle de l’autre sexe.

Et la parole qui, au sein même de ce discours, trouve sens aux mots fondamentaux, à leur qualité de noms propres, préservant ainsi la mémoire d’une réalité plus originelle, il faudra donc, du coup, la coder comme féminine : le choix de ce mot ne signifiant nullement, ai-je besoin de le souligner, qu’existerait une essence du féminin qui, à niveau profond, se distinguerait d’une autre elle spécifiquement masculine. C’est simplement qu’au plan conceptuel du comportement social les femmes ont été tenues à l’écart de l’action, désoccupées de ses tâches, si bien qu’elles sont davantage à même que beaucoup d’hommes de se souvenir de l’oublié ou du censuré.

La poésie, en son sens le plus radical, qui est d’être mémoire dans la parole de l’immédiateté qu’a voilée la pensée analytique, la poésie peut être ainsi allégorisée par une figure féminine, avec ceci à comprendre, toutefois, que le poème – ce désir de poésie mais presque aussitôt repris en main par le rêve, c’est-à-dire par de l’action – reste de par cette ambiguïté une pratique des hommes, souvent moins poètes qu’artistes. La plupart des poèmes sont moins de la poésie que l’effacement de cette dernière par les formes d’imagination que suggère et nourrit la langue propre des hommes, faite pour l’exercice du pouvoir et la préservation de ses privilèges. Et cette langue est évidemment une norme de tout temps et de toutes parts jalousement imposée, si bien qu’ont été rares au cours des siècles les femmes qui purent la pénétrer pour la transgresser. Aussi rares, disons, que sont parmi les hommes les véritables poètes.

Ces considérations et surtout cette dernière vont maintenant m’aider à comprendre ce qui se joue dans « La Vénitienne ».

D’abord, parce que ce qui parle, dans ce poème, et d’évidence au nom de la poésie, c’est une voix de femme, et d’une femme qui est assimilée par sa mort – ou plutôt par la façon qu’elle eut de mourir, noyée, privée de son destin en ce monde par un des quatre éléments – à cette réalité de par dessous les concepts avec laquelle sa condition socialement marginalisée a plus grande capacité de faire corps.

Mais aussi parce que l’action de « La Vénitienne » est à Venise, une ville dont la singularité s’éclaire de ce rôle que le féminin joue ou ne joue pas dans la société. Avec ses puissants monuments édifiés par le pouvoir civil ou ecclésiastique, avec son orgueilleuse affirmation d’une force éployée par delà les mers, Venise est un bel exemple du discours masculin de la loi et de l’action, mais c’est aussi un lieu où l’eau est partout présente, et nullement une eau maîtrisée, pour le travail ou pour l’agrément, mais la poussée souvent violente, en désordre, d’une masse dont les abîmes sont au grand large, en un ailleurs où on la sait débordante d’illimité, d’inconnu. De ce fait c’est l’eau élémentaire, le réel en ce qu’il a d’indéfait et d’indéfaisable, qui se heurte à Venise aux marches des églises et des palais, et cela dans un tête-à-tête si dramatique qu’il donna lieu chez les Véni- tiens à la rêverie d’un pacte d’alliance. On sait le maria- ge du Doge et de la mer que célébrait Venise aux siècles de sa splendeur. L’anneau du mariage, l’alliance, jetée dans les eaux tumultueuses.

Mais c’était là un mauvais mariage, puisque la grande cité marchande et dominatrice ne renonçait pas pour autant aux droits de la masculinité et ne faisait donc que projeter sur l’élément qu’elle voulait contrôler un mythe du féminin, sans chercher à prendre pleine conscience des limites et des dangers de la pensée conceptuelle. Ce que les poètes à Venise n’ont pas été sans comprendre. Ils se firent peintres pour s’approcher davantage de l’immédiat, et ils ont porté sur la femme un regard qui sut en revivre une part de l’expérience du monde et de la vie. Je pense au Concert champêtre. Je pense au grand Véronèse atteignant dans quelques figures au presque simple.

Et je pense à ce poète ligure, Roberto Mussapi, qui a visité la cité des Doges probablement bien des fois, errant sur les longues rives ou près des petites calle perdues sous des murs trop hauts et trop proches : après quoi, dans « la Vénitienne », il a réfléchi aussi bien à des aspects de Venise qu’à des intuitions qui en lui étaient sous-jacentes. En fait, c’est la dialectique même que j’évoquais tout à l’heure: Mussapi prend conscience de l’eau, de ses manifestations diverses, mais c’est comme Pline entendait le feu, c’est-à-dire en y engageant le plus vif de sa conscience de soi. Un souci du fond du réel qui est tout autant une introspection, comme dans l’autre poème, bien qu’avec dans « La Vénitienne » quelque chose de moins explicité – et peut-être de moins personnellement vécu – que dans le «Pline ».

Mais si « La Vénitienne » est si clairement une écoute de soi au creux pourtant d’une attention à la réalité immédiate, indéfaite encore par le langage, c’est aussi et beaucoup parce que l’eau a plus qu’aucun autre des éléments la capacité de proposer à notre vocabulaire des aspects de son être-là, parmi nous, que l’on pourrait dire prélinguistiques, aptes à porter la pensée. Chacun des éléments a beaucoup d’aspects de cette nature protoverbale, et à tous les plans de la sensation, le feu ayant bruit autant que couleur et la terre odeur, et l’air présence tactile sur les visages par sa fraîcheur, sa tiédeur: ce qui à chaque fois est non seulement perceptible mais méditable. Toutefois l’eau est ce qui, parlant à la vue, a, au même instant, le plus à dire à l’ouïe et aux autres sens, et cela sous des angles où ces apports se croisent ou se conjuguent, incitant son témoin à des réflexions de nouvelle sorte.

L’eau est du visible, en mer elle a de grands horizons, de fortes couleurs, on lui voit des tons diaprés dans la moindre flaque, et tout autant elle a bruit, tantôt violent tantôt faible, un bruit qui en nous se fait son par des voies nombreuses. Mugissement des vagues dans les tempêtes, avec alors des échos dans les angoisses ou les colères. Clapotements des faibles courants sur des rives calmes, suggestion cette fois d’un rapport au temps délivré des hâtes, des inquiétudes. On n’en finirait pas de dénombrer ces sons qui naissent du bruit avec déjà presque du sens, cependant que la mer s’assombrit ou s’illumine d’éclairs, ou que des lueurs viennent cogner à la rive, une barque étant passée, un fanal s’allumant au bout d’un appontement...  Il y a tant de possibles dans la présence de l’eau, et en particulier à Venise, qu’on peut la ressentir aussi multiple et différenciée que le langage lui-même.

Une parole, et même une voix, c’est d’ailleurs ce que la poésie a de toujours perçu dans le bruit de l’eau, pensons, un exemple parmi bien d’autres, à ces « voix déses- pérées » des marées qui content de lugubres histoires dans « Oceano Nox », chez Victor Hugo : comme si ce qui est, aussi un et en soi demeure-t-il, pouvait se faire récit au contact, en nous, du langage.

Et, de fait, un récit autant qu’une voix, c’est ce que Mussapi a entendu, lui aussi, dans le bruit de l’eau calme – bien que « mue par de légers souffles » – d’un petit canal vénitien à proximité de l’église de la Miséricorde. Un récit? J’ai dit souvent, et le rappelais tout à l’heure enco- re, qu’il y a dans les poèmes une fatalité de reprise en main de leur parole par la rêverie – par le récit – des désirs. Et comme ces derniers s’attachent à des objets déjà définis par de la pensée conceptuelle, laquelle ne sait pas ce que c’est que la finitude, il est fatal ou presque que ces récits en soient eux-mêmes l’oubli. Il y a dans tout poème un récit, mais ce récit est l’aliénation du poétique.

Soit ! Mais dans ces fictions la mémoire de l’unité n’est pas sans vouloir reprendre ; et elle y cherche sa voie, ce qui a quelque effet sur le récit qui prend forme: et qui alors se fait ce qu’on peut appeler un mythe. Qu’est-ce qu’un mythe? C’est un récit conceptuel encore, un travail sur des représentations mais qui s’ouvre à une mémoire de la présence.

Et dans « la Vénitienne » c’est précisément ce qui s’accomplit. Ce Roberto Mussapi si obstinément poète a créé un mythe, où reparaît la pensée de la poésie.

Quel est ce récit, quelle voix Mussapi a-t-il entendue dans cette eau de Venise dont je disais tout à l’heure qu’elle y était mal comprise? On ne s’en étonnera pas, c’est une voix de femme.

Et que dit cette femme, que Mussapi dénomme Maddalena et entend près de la Miséricorde comme si tout autant il se souvenait d’une autre qu’elle, celle qu’on aperçoit mais sans pouvoir l’écouter dans le Nouveau Testament? Eh bien, quelque chose de très essentiel à propos de la poésie?

Écoutons le récit de Maddalena. Elle a aimé Marco, elle en fut aimée. Et cet amour ressemble à la poésie, car Marco paraissait capable de l’attachement sans retour qui voue celle-ci à un instant et un lieu pleinement vécus. Marco semble acquis à sa finitude, en la personne de Maddalena. Il a rencontré la jeune fille au marché, un lieu de vie quotidienne, il lui a abandonné en ce premier jour un morceau de morue grillé, le dernier qui restait en vente, belle façon pour Mussapi de signifier que l’action se déroule dans l’existence ordinaire, il lui dit et redit ensuite qu’il n’a d’autre désir que de partager avec elle tou- te sa vie: l’absolu étant donc pour lui l’assomption de cette rencontre dans laquelle d’autres esprits, appelons-les des artistes, ne verraient qu’un fait de hasard, nullement la clef d’une authentique réalité. D’autres esprits ? Et parmi eux le père même de Marco, qui est parti chercher aventure au-delà des mers, dans l’infini dispersé du monde, laissant sa femme vieillir à Venise dans l’attente de son retour. « Je ne partirai jamais, Maddalena, je resterai à Venise », disait Marco à Maddalena.

« Je ne partirai jamais », dit Marco, et pourtant c’est ce qu’il fait chaque jour, et si le lieu où il va n’est pas audelà des mers, ce n’en est pas moins un tout autre monde. Marco a une autre affection que Maddalena, c’est ce verre merveilleusement transparent que l’on sait produire à Mu- rano, près de Venise, de par un art dont le secret est ja- lousement gardé derrière les hautes murailles d’une fa- brique. Encore un apprenti mais désireux de devenir un maître, il éprouve grande fascination pour ce verre en le- quel il voit une eau devenue, dit-il, « dure comme le dia- mant », bien qu’il la sache toujours « fragile comme la vie». Qu’est-ce que cette perfection qui, tout inaccessible qu’elle puisse être, est faite pour s’associer, néanmoins, à des objets de ce monde, beaux gobelets, belles broches, beaux lustres, c’est-à-dire à des œuvres d’art? Évidemment ce qui leurre tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, demandent à la réalité de se délivrer de la matière, et par conséquent d’être forme pure, dissociée des situations de hasard qui constituent la trame de l’existence.

Et se vouer à cet absolu, voir dans ces situations le ha- sard, la matière, le néant, c’est donc renoncer à cette façon d’être au monde qui – comme pourtant Marco le faisait quand il pensait à Maddalena – comprend tout au contrai- re que c’est ici et maintenant, dans le temps qui va à la mort, dans la finitude, que peut s’instaurer l’être véritable, celui que désigne la poésie. Marco était alors un poète, mais tout autant il y a en lui un artiste, c’est en artiste qu’il part chaque jour vers bien plus qu’une simple autre région de la lagune, c’est la vie avec Maddalena qu’il trahit comme son père déjà était lui-même parti, laissant derrière soi femme et enfant. Qu’il trahit ? C’est trop dire sans doute. Néanmoins il est clair qu’il est encore en deçà de l’engagement véritable. Pourquoi me sacrifies-tu le repas que tu allais acheter, lui avait demandé la jeune fille, au marché ? Pour tes yeux, qui brillent comme du verre de Murano, avait répondu Marco. Si ces mots ne signifient pas nécessairement qu’il ne voit en Maddalena qu’un prolongement de son rêve, ils disent tout de même qu’il n’oublie pas auprès d’elle son autre façon d’aborder la réalité, foncièrement esthétique.

Et il y a là de quoi inquiéter, assurément, et l’élan qui porte Maddalena vers lui, bien plus direct et entier, pourra bien se sentir troublé, quelquefois, décontenancé, se voyant dénié par ce rêve : un malheur qu’un hasard, en- core un fait de hasard, va permettre à Mussapi de signifier, symboliquement. Des nuits, dit Maddalena, Marco la me- nait en barque jusqu’à Murano pour lui montrer, bien que du dehors, le lieu de son projet de délivrer de son opacité la matière. Savait-il alors « fragile comme la vie » ce verre transmuté par l’alchimie esthétique ? Se souvenait-il que c’était son image à lui qui avait empli les yeux de sa mère mourante, et non quelque brillance de verrerie de Murano? En tout cas, dans la barque au pied des murs sombres, c’est de ce verre qu’il rêvait, de son éclat, c’est de cette eau «dure comme le diamant», réalité imaginée supérieure.

Et une de ces nuits, au retour, ce fut la tempête soudaine, la barque renversée, Maddalena emportée par les grandes vagues, la main désespérée de Marco pour la retenir mais lui-même roulé ailleurs, et cette mort pour la jeune femme, dont est conséquence la voix qui, s’épandant dans tous les canaux de Venise – la ville mariée à l’eau, mais la mal mariée –, est devenue le poème de Mussapi.

Et nous avons donc à nous demander : est-ce que ce poème est pour dire, par le fait symbolique de cette mort, l’impossibilité de la poésie ? Un poète aura beau pressen- tir l’expérience de la présence, ne pourra-t-il que la rêver, non la vivre, peut-être parce que sa parole même, structurée par l’intemporel des concepts, l’oblige à penser en termes de forme, le voue à être un artiste entendant alors cette voix à la fois oubliée et inoubliable quand il lui arrive d’errer près de l’eau réelle, dans la dangereuse Venise?

 

 

III

Le poète n’aura-t-il pour rapport à la poésie, pour finir, que le regret de ce qu’elle lui disait l’absolu mais que lui ne peut s’empêcher de perdre?

J’avoue que j’ai lu ce poème, « la Vénitienne », avec cette pensée en esprit. Et que je l’ai donc d’abord imaginé une métaphore de la destinée du poète, partagé entre la poésie et l’art, incapable de sacrifier la recherche de l’un à l’expérience de l’autre et ainsi voué comme Marco après Maddalena, à errer à travers le monde à la façon de son père. Il a renoncé au rêve de Murano, à l’alchimie esthétique, mais il a aussi perdu Maddalena, il est devenu le Marco Polo que nous retrouvons dans l’histoire de l’Occident, riche d’autant plus d’aventures que sa vie a été sans espérance.

Mais j’ai bien dû constater que c’était là me tromper sur la pensée de Mussapi, et il est temps maintenant de relever certains aspects du poème qui du fait d’une conviction qui est sienne ont pour lui un tout autre sens que celui que pour ma part j’étais tenté d’y trouver.

Et d’abord cet instant où les mains de Marco et de Maddalena ont été détachées l’une de l’autre par la force aveugle de la tempête. Marco a essayé de retenir la main désespérée de la jeune fille, mais en vain. Je lis ces vers émouvants, et certes je ne puis que me souvenir de ces autres mains que Michel-Ange a peintes à la voûte de la chapelle Sixtine, celle de Dieu qui étend un doigt vers Adam, celle d’Adam qui se soulève en réponse mais non sans avoir à chercher à vaincre, en son fait de chose ter-restre, une difficulté essentielle. Entre ces mains un effleurement ? Peut-être pas même. Aucune pleine dévolu- tion de la part de Dieu, aucune pleine saisie du côté de l’homme, aucun partage d’être dans l’immédiateté d’un instant vécu. L’humanité voudra-t-elle répondre, en son histoire à venir à la sollicitation du divin, elle ne pourra tenter de le faire – dit Michel-Ange à ce moment-là de sa vie – que par l’élaboration d’une harmonie dans les formes dont l’affinement, aussi loin poussé que possible, ne pour- ra jamais aboutir à totale maîtrise de l’absolu.

Et cela, c’est donc bien la reconnaissance par le peintre de la fatalité d’être artiste, mais c’est aussi l’aveu de la nonsuffisance, à jamais, de la recherche esthétique. La volute la plus pure sur une façade de temple, ce ne sera qu’une image de la plénitude divine, non sa présence, d’où la mé- lancolie des artistes platoniciens, ceux qui tentent de trou- ver sens à l’harmonie dans les formes.

Mais ce rapport que Michel-Ange imagine, ce dieu qui n’a pas pris la main d’Adam dans la sienne, ni même, c’est évident, n’a pas désiré le faire, c’est tout à fait l’opposé de ce que Mussapi nous montre, à l’instant de la mort de Maddalena. Car ce ne sont pas deux doigts que Marco tend à son amie en péril de mort, c’est toute sa main violemment désireuse de saisir et de retenir, et en amont de cette paume impuissante on sent l’énergie de son bras, de son corps, tout mobilisés dans son désir de sauver. La poé- sie, qui a pour objet la finitude, est là, signifiée en ce qu’el- le a de plus spécifique. Il est évident que dans cet instant qui semble fatal Marco a fait corps avec elle, immédiate- ment, pleinement. La prise se défait, cependant. Est-ce une façon, pour Mussapi, de signifier comme je pourrais le penser l’irréalité des pouvoirs qu’on voudrait pour la poésie ?

Mais cette autre évidence, maintenant. Maddalena est donc morte, mais nullement à la façon habituelle puisqu’il en reste cette voix qui préserve les émotions, les affections, les bonheurs de la jeune fille qui a péri ce jour-là. Certes, c’est une âme qui parle dans ce qu’entend le poète, mais cette âme est restée en continuité avec un corps, lequel «ondoie parmi les algues et respire avec les coquillages » : « une ombre » peut-être, mais reposant dans l’eau calme où les courants l’ont porté, « comme dans une main ou un berceau ». Main de Marco, qui aurait tout de même pu accomplir un peu de son vœu ? Berceau d’une nouvelle naissance ?

Et il y a aussi que cette morte immobilisée dans cette calle à Venise est avertie, ce qui est mystérieux, de ce qu’il est advenu à Marco après la séparation, et même du sens de sa destinée et de ce qui un jour leur adviendra, à l’un et à l’autre. Que dit Maddalena ? À prime abord de quoi conforter pourtant ma première lecture du poème :

 
En lui s’était rompu le pacte avec les eaux
que célèbre chaque année le Doge depuis le Grand Canal,      
cet anneau jeté à l’eau lui faisait horreur,
                                 
et c’est pourquoi il décida de partir,
 

dit Maddalena de son ami, ce qui signifie bien qu’il a pénétré le grand mensonge – signifié par l’anneau du Doge – mais pour autant ne peut à nouveau se vouer à la poésie, cette foi dont l’objet, Maddalena, lui a été arraché. Comme son père, qui n’était pas non plus sans amour – ne l’avait-il pas tenu à bout de bras, petit enfant qu’il était, avant de quitter Venise à la suite d’un autre drame ? - Marco va devenir un simple errant à travers le monde, incapable de trouver sens suffisant à quelque lieu que ce soit, de s’y fixer, de désirer même le faire. Il se voue à la dispersion infinie faute de pouvoir demeurer auprès d’un seul être, dans l’ici et le maintenant de son premier choix dévasté.

Mais ce n’est pas ce que Maddalena se borne à dire de lui. « Je suis son commencement et sa fin », assuret-elle. Et si elle constate qu’il a voulu aller loin, si même elle laisse entendre qu’il ne reviendra jamais à Venise ou n’y est jamais revenu – elle parle en dehors du temps de l’histoire, le Million existe déjà, les siècles vains ont passé – sinon comme un étranger, indifférent aux honneurs qu’on voudra lui rendre, elle dit tout de même, et avec grande confiance, qu’elle « l’attend ». Cause par sa mort de son «non retour », elle sait que Marco va lui revenir, à un ni- veau de l’être que nous ne connaissons pas, mais dont el- le est avertie.

 

je suis son commencement et sa fin
comme l’est, en toute aventure, l’amour.
                                    
Je l’attends, lui que portent des courants lointains                    
qui ondoie sur le fond d’autres mers.

 

Et constatons donc que c’est une vraie foi qu’elle éprouve, et qu’il y a donc, bien possiblement, chez Mussapi de quoi approuver cette foi.

 

 

IV

Mais pensons aussi maintenant à un autre long poème de ce poète, un écrit un peu plus récent qu’il a placé sous le signe du « plongeur de Paestum » : cet homme qu’on voit immobilisé entre ciel et eau dans la peinture fameuse de la « Tomba del Tuffatore », datable du Vème siècle avant notre ère.

 

A priori déjà il y a du sens à rapprocher ces deux poèmes, tant ils ont d’éléments communs. Dans la grande tradition de la poésie antique le « plongeur » auquel Mussapi confie sa parole paraît après sa mort au chevet de son fils lui simplement endormi, il en envahit le rêve, et comme dans  « La Vénitienne » sa voix monte, semblet-il bien, d’une eau illimitée, primordiale. Le « tuffatore » qui vient parler à son fils en ce lieu d’illusions et d’ombres que sont les rêves s’est-il noyé en quelque accident de sa pratique de l’eau, ou a-t-il succombé à une des multiples façons ordinaires de mourir, dont le plongeon de la peinture tombale n’est alors que la métaphore ? C’est plutôt cela, à en croire ses paroles qui parlent de la mort comme telle, disant qu’elle n’est pas un retour de l’être de la personne à la matière indifférenciée, mais un passage par celle-ci, menant ailleurs, et où paraît par degrés une lumière. Une profondeur que l’eau des bassins et mers de ce monde ne laisse donc affleurer qu’en incitant à en reconnaître les virtualités, peut-être aussi la promesse.

Et voici donc que l’eau joue dans « le Plongeur de Poestum » autant que dans « la Vénitienne » le rôle fondamental d’un espace pour la conscience de soi, avec pour celle-ci dans les deux écrits la même trouble épaisseur d’émotions, de pulsions obscures, d’aspirations productrices de lueurs vagues comme en émettent les poissons des grandes profondeurs sous-marines. Cette région entre la pensée et le corps n’est nullement une eau pure, et de quoi faire rêver à des transparences, à du cristal, comme dans les ateliers de Murano, c’est tout un monde d’anémones de mer, de coraux, de courants, de bulles, de « galeries d’obscurités », de souffles. Un peu, d’ailleurs, ce qu’est l’écriture de Mussapi depuis les premiers temps de son œuvre, laquelle est de ce point de vue d’une étonnante unité.

Parenté de « la Vénitienne » et du « Plongeur de Poestum». Mais de l’un à l’autre de ces poèmes une évolution, cependant. Car la parole du plongeur disant à son fils la façon dont il faut entendre la vie et donner sens à la sienne propre est beaucoup plus explicite que le murmure de Maddalena, dont peuvent douter ceux qui essaient de l’entendre. C’est cette fois un discours, le plongeur a accédé par sa mort à un savoir dont il entend faire part à cet autre que soi auquel il pense de façon toute particulière. Et celui-ci, ce dormeur, pourra s’y refuser, le sommeil étant oubli, renoncement, autant que prescience, ressourcement, recommencement. Mais s’il l’écoute il faudra bien qu’il le trouve clair, le comprenne.

Et ce savoir, cette connaissance du « tuffatore », sont encore très incomplets, lui le premier ne l’ignore pas, il le dit, mais il n’en a pas moins une certitude, gagnée en descendant toujours plus dans les strates d’une eau qui est donc trouble et devrait en ses fonds se faire encore plus sombre mais qu’à ces niveaux inconnus il a vu s’ouvrir à une lumière, – à ce qui ne peut être qu’une lumière bien que d’une espèce nouvelle. Un jour se lève dans ce qui ne paraissait que matière. Comme le jour ordinaire cette clar- té paraît à l’Orient du monde. Mais elle est plus que lui, peut-être plus que le monde. Et ce jour-là, ce jour second, celui qui l’a aperçu, du sein de sa mort, le sait maintenant, et le dénomme, l’amour.

Écoutons bien ce que dit le père mort au dormeur. Pre- nons pleine conscience de sa pensée quand vers son fils il revient des fonds du non-être, ou de qu’on pourrait croire tel :



Ma première découverte, la première vérité,       
 c’est que rien ne se brise dans le secret de l’âme.                        
Le reste est encore confus, il est trop tôt                                         
pour tenter de te le décrire –                                                        
coraux, anémones de mer, vies qui s’esquissent                            
à un mouvement de l’eau et tout aussitôt s’évanouissent.                   
Tout n’est pas lumière, transparence, silence :                              
mais galeries d’obscurité, mais souffles retenus,
                   et puis voix
qui prennent souffle en moi comme si je parlais.
Je glisse vers des fonds toujours plus lointains

et je sens qu’une lumière engloutie m’appelle depuis l’Orient:
pour l’instant, j’ignore où elle s’achève,

j’ignore ce qu’elle est, mais je sais que c’est l’amour

qui la fait se mouvoir (...)

 

La mort, révèle-t-il, est le placenta d’une naissance. La matière qui d’un coup semble alors recouvrir la vie, c’est une eau dont la traversée, vers ses abîmes, ouvre à une réalité qui est un au-delà de ce qui semble avoir triomphé. La vie sur terre n’est qu’un dehors, comme déjà ce père le pressentait quand il voyait l’enfant au berceau dormir d’un sommeil qu’apaisaient des secrets que lui ne connaissait plus. Et il n’en comprend guère plus, maintenant encore. «Il est trop tôt, mon fils, je n’en sais pas assez », lui dit-il, mais pour « l’âme » qu’il est devenu – son corps, lui, s’étant dissipé en perles et en coraux – ceci est clair, toutefois: dans le brivido, comme dit Mussapi, le saisissement, le frisson, du trépas, il a perçu que l’amour est une réalité, plus haute que la matière; et que l’homme, lui aussi, est capable « d’aimer éternellement ». Ces mots, ce sont les derniers du poème.

« L’homme lui aussi » ? Anche l’uomo ? Et « éternellement », c’est-à-dire au-delà du temps peut-être simplement mal compris de l’existence d’ici ? C’est laisser entendre qu’il y a déjà un dieu pour être capable de cet amour, pour l’avoir été éternellement, et expliquer par un don de nature supra-cosmique l’encore faible lumière qui filtre dans l’eau du monde par ses « galeries d’obscurité »? Mussapi réfère-t-il en ce vers ultime au dieu chrétien, dieu d’amour nous assure-t-on, un dieu qui d’ailleurs appelle « depuis l’Orient », comme dans cette eau le fait la lumière ? Oui, il faut bien penser que c’est cette sorte de foi qui donne son sens au « Plongeur de Poestum » ; à ce poème et à d’autres dans cette longue méditation toujours engagée dans ses propres « galeries », au mépris de l’obscurité qui foisonne dans ses images.

Et c’est avec cette pensée en somme religieuse en esprit que je dois donc revenir à « la Vénitienne », où tout d’abord je n’ai voulu constater que la mise en évidence des contradictions de la poésie. J’ai été tenté d’interpréter la tempête sous les murailles de Murano – l’atelier du rêve – et l’impuissance de Marco à sauver Maddalena de sa mort comme métaphoriques de l’irrésistible dissipation de la présence dans l’écriture, lieu à jamais des représentations sans enracinement dans la finitude. Je pensais, et d’ailleurs pense toujours, qu’une expérience vraie de la finitude est inaccessible à qui la recherche dans un travail sur les mots. Mais j’avais aussi en esprit que cette fatalité d’échec, mais sur fond de mémoire de vrais moments de partage, ne voue nullement la poésie à se renoncer mais tout au contraire lui demande de recommencer son travail, tant cette obstination va pouvoir intensifier les rapports entre les personnes, assurant alors à la société une sorte d’être dans le non-être. Je crois qu’il est essentiel de se porter ainsi de l’avant, bien que sans illusion sur ce dont chacun d’entre nous sera capable, c’est ce qui permet à la parole d’être autre chose que la résignation à l’abstraction, aux chimères et pour finir à la solitude. Et j’étais, et je suis encore, prêt à reprocher à Marco, tout en ne la comprenant que trop bien, son existence après Maddalena, voyant d’abord le renoncement et une dérive dans ce qui n’était plus, au moins semblait-il, avec tant d’aventures dans les pays de la fable, qu’un simple jeu de la surface des mots : imaginations oisives, abandon d’une tâche pourtant toujours assumable.

Assumable, et par Marco encore, le survivant, car s’il est vrai que la mort de Maddalena fut pour lui un chagrin si fort qu’il ne pouvait plus désormais s’attacher aussi pleinement à une autre femme, des adhésions d’analogue portée lui restaient possibles, à niveau plus élémentaire. Maddalena ne se serait pas sentie trahie par la reconnaissance par son ami d’une présence réelle – en fait un souvenir de la sienne – dans quelque humble touffe de myosotis au bord d’un chemin de hasard. La poésie survit à ses deuils en descendant dans l’impersonnel, dans l’universel, comme elle aussi un plongeur dans l’expérience de l’Autre.

 

 

 

 

V

Je pensais ainsi, et trouve du sens à penser ainsi, écoutant dans ce poème surabondant le récit de la « vénitienne ». Mais je vois bien maintenant que c’est la pensée du plon- geur de Poestum et non ce que je viens d’essayer de dire qui retenait Roberto Mussapi, qui le retenait déjà, quand dans le premier de ces deux poèmes il donnait cette faible voix à entendre. Maddalena ne dit-elle pas, et c’est déjà un indice, que son « histoire » est apparentée à celle que racontent les mosaïques de Venise, histoire du Déluge et de l’Arche, histoire de ceux qui « furent sauvés ».

Ces justes, ces quelques-uns sur la terre qui étaient capables d’aimer, furent sauvés, accueillis à un plus haut niveau de l’être, une surnature, et d’ailleurs par delà déjà une eau rédemptrice. Et semblablement on doit donc accepter de penser que Maddalena même morte attend Marco en un lieu de vie partagée ; et que ce lieu est réel, estime ce poète qui distingue les mots de la jeune fille des simples bruits que l’eau porte, si nombreux cependant sur les canaux de Venise. Pour Maddalena le vagabondage de Marco aux quatre coins de la terre n’est pas, n’a pas été, sa résignation à une pensée de l’illusoire de tout, tout au contraire elle y voit que l’amour qu’il a pour elle est sans fin, sous les dehors de la vie errante, qui a valu à l’errant d’approfondir son rapport à soi, et d’abord de se délivrer des faux-semblants de son égocentrisme d’avant, lequel se déguisait en rêve d’eau transmutée en verre de transparence parfaite. Marco apprend à aimer, c’est cela qui lui permettra de rejoindre Maddalena dans le monde pour nous mystérieux auquel accèdent les âmes déli- vrées des illusions de l’imaginaire. Que dit Maddalena, aux dernières lignes du poème, celles qui correspondent aux dernières du « Plongeur de Poestum» et à son acte de foi ? Que c’est pour elle, Maddalena, que Marco, après le désastre, partit à l’Orient du monde ; qu’il le fit avec un « élan », un grand désir d’«aller loin » ; qu’il s’est abandonné à « des courants » qui sont déjà dans l’exis- tence sur terre la plongée vers le vrai savoir. Et qu’ainsi, confiante, elle peut l’attendre. « L’histoire véritable » de Marco et de Maddalena, le « secret », sous ses dehors d’émerveillements fugitifs, du livre qu’il a écrit, c’est ce retour qui a lieu non en Italie mais vers elle. Un secret que Roberto Mussapi oppose hardiment, remarquons-le tout de même, aux enseignements apparents de la biographie du Marco Polo dont on se souvient à Venise, un voyageur qui revint, qui se mit au service de sa ville, qui s’y maria.

« La Vénitienne » a beaucoup d’un acte de foi. « J’ondoie parmi les algues, je respire avec les coquillages », dit Maddalena, une part d’elle demeure dans la lagune toute d’enchevêtrements de vie et de putrescence, mais quand cette eau trouble est remuée par le passage des barques elle voit dans les sillages « le ciel s’ouvrir » : et Mussapi dit alors qu’il y a des bulles pour y former « une écume pareille au verre en fusion » et « s’enclore dans un monde de cristal », ce qui fait penser aux opérations effectuées dans l’atelier de Murano, mais aussi il rappelle que dans cette écume des oiseaux plongent, des cailloux tombent. Cette transmutation que Marco avait tentée, pour seulement son malheur, dans l’eau distillée de la verrerie, c’est Maddalena qui l’accomplit dans le regard qu’elle continue de porter sur l’existence ordinaire, celle que de toujours et si pleinement elle avait aimée. « Nous connaissons, nous, le secret du verre », dit elle. Elle sait, elle « se souvient ». Et peu importe si c’est à jamais dans le temps rien qu’apparent de l’histoire que son corps soule- vé par l’acqua alta glissera à des jours sur la pierre luisante du seuil des beaux édifices : la vraie réalité n’est pas dans ce monde de l’illusoire, et Roberto Mussapi lui donne raison.

Relevons toutefois qu’il dit aussi que la voix qu’il a écoutée est bien faible. Elle « parle rarement et rarement se fait audible », en dit Maddalena elle-même, car ne ces- sent de la couvrir

 

un murmure soudain du courant,
                                                
un remous engendré par une rafale de vent,
                               
ou le bruit continu de l’eau qui bat contre le quai,

ce qui fait que l’histoire qu’elle « garde parmi les algues », une histoire écrite « entre le voile des eaux et les profondeurs », est « difficile à entendre ». Pour accéder à ce que dit la fiancée de Marco il faut assurément une longue préparation intérieure.

Et j’observe en ce point, je ne puis m’empêcher d’observer avant de laisser le lecteur me reprendre la « Véni- tienne », que par rapport aux trois autres éléments dont Mussapi est si constamment mémorieux l’eau a quelque chose de singulier, de très différent : il y a en elle une ambiguïté, elle favorise le rêve, le rêve encore, le rêve on ne peut plus ordinaire, au moment pourtant où elle s’offre à la grande écoute, celle du « plongeur de Poestum ». Les éléments, disais-je au début de ces pages, ont des aspects qui peuvent se prêter comme de possibles métaphores à l’exploration de la conscience de soi. Et l’eau a ainsi des horizons, des couleurs, des courants ou frémissements, de brusques tempêtes, des colères, qui se font autant de catégories dans l’espace de sa parole pour nous aider à approfondir notre connaissance de nous-mêmes. L’eau aide à penser, aide à se penser. On peut même dire qu’elle est de ce point de vue d’une particulière richesse. À laisser ses doigts interroger son clavier, l’esprit méditant peut donner forme et figure à plus d’intuitions que n’en permettent l’air ou le feu.

L’eau aide à la « plongée » de l’esprit. Mais n’est-elle pas aussi – c’est là son ambiguïté, c’est ma dernière re- marque – ce qui dans ses manifestations aussi variées qu’innombrables se voit troublé, constamment, par des interférences causées par tout autre chose qu’elle, ce que métaphorisent ces bruits de canots, par exemple, qui, laisse entendre Mussapi, couvrent à des moments la voix déjà peu audible de Maddalena ? Chants de marins sur leurs barques. Criaillements des mouettes tout près des vagues. Chocs des filets des pêcheurs contre la pierre des quais. Des signifiances venues d’ailleurs que de l’être propre de l’eau, lourdes d’appétits et de poursuites qui lui sont et lui resteront étrangers, se glissent parmi ses mots, et c’est certainement aux dépenses de l’enseignement qu’elle pourrait être, de même qu’en nous des fantasmes nés du désir d’avoir et obsédés par des rêves de possession occultent le désir d’être et les voies que celui-ci ouvre.

Et puisqu’il en est ainsi ne faut-il pas craindre que même dans l’écoute de l’eau la plus attentive des rêves vont être là pour couvrir le sens de cette grande parole, pour en troubler l’évidence : recommençant à imaginer pour nous, à nous proposer, des niveaux de réalité plus élevés que le nôtre, miraculeux, là où on peut penser qu’au contraire il faut se borner à tenir ce que Rimbaud a nommé « le pas gagné », – gagné, dit-il à la fin d’Une saison en enfer, sur tant d’espérances qu’il avait eues, et avec tant d’ardeur mais sans cesse en vain ? Je respecte l’expérience exprimée et d’abord vécue dans la « Vénitienne », une pensée dont l’authenticité, la gravité, le sérieux sont amplement démontrés par la rigoureuse beauté de ce poème. Je constate, je crois comprendre, ce qu’elle pressent, ce qu’elle promet, ce qu’elle demande, aussi, à tous ceux qui s’engagent – avec toujours grand espoir, assurément – sur les voies de la poésie.  Je ne sais pourtant pas, pour ma part, entendre comme Roberto Mussapi la parole de Maddalena. C’est comme si j’étais sur un seuil qu’il ne m’est pas donné de franchir.

 

 

POST-SCRIPTUM On remarquera que je n’ai cité ces poèmes de Roberto Mussapi que dans leur traduction en français, sans recourir, sinon une fois, au texte italien. C’est dire mon respect pour le travail de Jean-Yves Masson. Rares sont les traductions assez fidèles pour que l’on puisse suivre en elles sans avoir à s’en écarter en des points la pensée qui se ramifie dans le texte original des poèmes.

 

 

 

 

LA VÉNITIENNE

(Traduit de l’italien par Jean-Yves Masson)

 

 

Ce fut au large de Murano, là où s’ouvre la mer,

une vague plus haute dans la tempête inattendue,

de l’eau noire dans les yeux, et sa main


effleura la mienne, n’étreignant que des bulles,

je la revois s’ouvrir et se refermer désespérément,

puis son ombre ondoya au-dessus de moi

désormais lointaine, désormais dans l’autre règne,

et je sentis l’eau atteindre mes yeux

par dedans, et moi, livrée à elle,


je fus poussée par un courant, comme une ombre

sur le fond marin, et je me suis arrêtée ici,


dans l’eau calme de cette calle,

derrière la Miséricorde, je repose, mue


par de légers souffles du courant, des soupirs

accordés aux eaux du Grand Canal


qui répercutent jusqu’ici leurs vibrations à travers

toutes les eaux, jusqu’à celles-ci, en silence recluses

comme dans une main ou un berceau.

 

Ce fut à Murano, dans l’île de verre,


Mais j’étais promise à ce lieu-ci pour l’ultime voyage, j’ondoie parmi les algues, je respire avec les coquillages,

je vois le ciel s’ouvrir dans le sillage des barques,


les bulles former une écume pareille au verre en fusion

puis s’enclore dans un monde de cristal


effrangé par d’innombrables dentelles et guipures,

oiseaux qui plongent, cailloux

lancés par des visiteurs qu’enchantent


ces quais édifiés sur l’eau


comme autant de proues immobiles, avec les palais


qui naissent par magie des pontons,


tels des galions espagnols aux balustrades en saillie,

avec ces fenêtres innombrables qui brillent dans le noir

sur ce grand vaisseau à l’ancre pour toujours.


Nous connaissons, nous, le secret du verre,


nous n’avons pas peur de ce qui est au fond :


elle m’était connue, cette végétation qui s’étiole, l’enchevêtrement aquatique de vie et de putrescence,

dès avant ma naissance et dès avant ma mort.


Parfois, l’eau monte et envahit la place,


et je sens que je me soulève, et je parcours


granit sombre et marbre de Vérone,


je glisse sur la pierre luisante et je redescends


vers cette zone d’eaux immobiles,


silencieuses, muettes, mais je me souviens.

 

Je me souviens de mon secret, de mon histoire.

Plus claires, mais plus naïves,


les histoires que racontent les mosaïques,


le Grand Déluge universel et l’Arche,

Noé, les hommes aux vêtements bleu et or,


et les animaux préservés, le paon turquoise,


la colombe blanche, l’oiseau d’un noir éclatant


à la gorge très blanche, l’histoire de ceux qui furent sauvés, histoire déjà connue, réécrite par l’artiste


pour le plaisir de disposer côte à côte les tesselles,


ces petites plaques de couleur lumineuses

qui, mises ensemble, composent un récit.


Mon histoire est de celles que nul ne connaît,


les plus secrètes et profondes,


écrites entre le voile des eaux et les profondeurs :


difficile d’entendre dans ma voix


qui parle rarement et rarement se fait audible


(un murmure soudain du courant,


un remous engendré par une rafale de vent,


ou le bruit continu de l’eau qui bat contre le quai)

l’histoire que je garde parmi les algues, au fond.


Non seulement celle de ma vie changée en ombre


et qui a glissé comme une onde depuis Murano jusqu’ici,

mais aussi la sienne, l’histoire de ce bras


qui en vain plongea dans l’eau


pour me saisir, mais qui fut emporté


avec lui-même et son corps tout entier :


je le vis encore qui se cramponnait à une planche,


puis je doublai le cap de la mort et ne fus plus qu’un courant. Je sais qu’il parvint à se sauver, qu’il fut hissé à bord


par des pêcheurs qui rentraient au port,


plus habiles que lui pour affronter la tempête,


mais surtout sur un vaisseau plus grand qui ne se brisa pas

au premier sursaut violent de la mer.


Si je sais ce qu’il advint de lui et du reste,


c’est qu’ici, entre les pilotis incrustés de mollusques,


ici, passe la connaissance du monde avec les eaux,


les histoires qui se dissolvent et se répandent


dans chaque petite vague, dans chaque goutte.


Quand il revint à Venise, il n’était plus le même,

il regardait la mer avec haine et rancœur,


en lui s’était rompu le pacte avec les eaux


que célèbre chaque année le Doge depuis le Grand Canal,

cet anneau jeté à l’eau lui faisait horreur,


et c’est pourquoi il décida de partir,


de se joindre à son père et à son oncle Matteo


qui faisaient route vers le royaume des Tartares, à l’Orient.

 

Il les attendait depuis longtemps, il savait qu’ils étaient à Acre en mission pour le grand Khan, le maître de l’Orient,


et qu’ils s’arrêteraient quelques mois à Venise


où sa mère était morte en le laissant seul.

Il n’y eut que moi pour l’accompagner sur la gondole.

Il rêvait à son père, il en rêvait la nuit,


il me le disait souvent, mais il se rappelait seulement

un homme jeune qui le tenait à bout de bras,

et cela fait maintenant, disait-il, presque vingt ans...

« Je sais qu’il est devenu un grand ambassadeur,

conseiller de l’empereur le plus puissant du monde,

mais ma mère est en train de mourir sans l’avoir revu,

Elle a vécu comme un veuve, ou pire encore.

Je ne partirai jamais, Maddalena, je resterai à Venise.

Mon seul voyage sera pour Murano


où l’on a transporté les ateliers du verre


(en ce temps là on les installa loin de Venise

à cause du risque d’incendie perpétuel,


on construisit des fours cernés par la mer


et c’est ainsi que Murano devint l’Ile du Verre),

bientôt je serait un maître et j’en connaitrai le secret

sur lequel veillent quelques hommes peu nombreux de notre

                                                                               [république,

ce secret dont la révélation à un étranger


serait aussitôt punie de mort.


Sais-tu, Maddalena, ce secret est notre miracle :

les verres de Chine sont épais et colorés,

seuls les nôtres sont transparents


comme nos maisons, comme nos quais. »


Il regardait les gobelets, leur scintillement


l’enchantait, la lumière condensée en diamant,


il regardait les chandeliers, les broches,


il les faisait tinter d’un coup d’ongle,


écoute ce tintement, disait-il, la joie


légère de l’eau de source,


il serait devenu un grand maître,


et les marchands, les voyageurs, ceux qui sont


comme son père et son oncle, seraient venus


le trouver chez lui pour le prier


de leur vendre ses ouvrages afin qu’ils les emportent en

                                                                                   [Orien

et il les aurait cédés à prix d’or,


sans partir d’ici, du cœur de sa vie, de Venise.

 

Je l’avais rencontré au marché, un matin,


il achetait le dernier morceau de friture de morue qui restait, et quand vint mon tour, il n’y en avait plus.


Il me le donna en riant et me dit :


« Ne t’en fais pas, je mangerai des seiches,


ma mère est déjà en train de les préparer. »


(Elle n’était pas encore malade, on aurait dit une jeune fille.)

« Pourquoi fais-tu cela ? lui demandai-je. Comment

                                                                          [t’appelles-tu ?

– Pour tes yeux, Maddalena,


qui brillent comme du verre de Murano. Mon nom est

                                                                                [Marco. »

La nuit, il m’emmenait en barque sur l’île


pour me montrer la fabrique plongée dans l’obscurité,


il me disait : « Tu dois la voir ainsi, imagine :


tout le jour durant, je travaille et j’étudie


au milieu de formes qui naissent comme sortant de l’eau

et qui acquièrent transparence et brillant :


vois, dans cet édifice bas de briques et de moellons,


aux murs opaques, dans le noir,


se cache un monde resplendissant,


les secrets du verre, de la transparence,


de l’eau qui prend une forme stable


et dure comme le diamant, et fragile,


fragile comme la vie... »


Cela, il le dit plus tard, alors que sa mere


tremblante le regardait de son lit, avec ces yeux


humides et voilés qui le cherchaient


jusqu’au moment où ils se refermèrent sur son image,

oui : l’image de Marco, je la vis reflétée


dans les yeux de sa mère au moment où ils se fermèrent.

 

Je connais le reste de l’histoire,


les ports attaqués, les eaux sillonnées sur des jonques légères ou des barques revêtues de peaux de bêtes et cousues


de fils végétaux séchés au soleil,


les voyages infinis dans le désert,

les montagnes de sel, les forêts peuplées


de brigands ou d’esprits maléfiques,


les sortilèges des sorciers idolâtres,


le Vieux de la Montagne et le faux Paradis


où il fut prisonnier, d’où il parvint à s’enfuir,


les montagnes où l’on extrait turquoises et lapis-lazuli,

les pierres bleues comme le ciel d’orient.

Je sais la cour de l’empereur,


les avenues immenses et les mille fontaines,


je sais ses vêtements et la table d’or


avec un lion ou un gerfaut gravés dessus


que l’empereur donnait à ses plus hauts dignitaries


pour les rendre sacrés à tout l’empire.


Il en eut une où l’on avait gravé son nom,


et il fut honoré par toutes les cours de l’immense domaine

de Kublai Khan, il fut le conseiller


le plus aimé et le plus écouté du grand empereur,


il connut tout le monde magique


qui s’ouvre depuis ces rives vers l’Orient.


Je connais l’histoire illustrée, Le Million,

pareille à celles que répètent les mosaïques et les tableaux, mais si tu écoutes ma voix


rare, soudaine – un murmure plutôt qu’une voix


(dans le bruit de l’eau qui bat contre le quai,


ou quand le voile des eaux se ride par une nuit venteuse) –

si tu regardes dans cette urne immobile et muette


et accordes ton oreille au murmure,


à ma voix qui chuchote depuis les profondeurs,


tu connaîtras notre histoire véritable :


moi qui t’apparais dans un reflet,

petite vague, vie à la dérive sous le voile des eaux,

œil de la lagune, flatus vocis,


je le suis le secret du Million


et la raison de son départ,

de l’élan qui l’emporta sur des distances infinies,

puisque lui avait échappé, à peine effleurée

d’une main, l’engloutie au fond de l’eau...


Pour moi il partit et voulut aller loin,

je suis son commencement et sa fin


comme l’est, en toute aventure, l’amour.


Je l’attends, lui que portent des courants lointains,

qui ondoie sur le fond d’autres mers,


je suis Maddalena, la voix de la lagune,


la cause de son voyage et de son non-retour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA VENEZIANA

 

 

 

Fu oltre Murano, verso il mare aperto,

un’onda più alta nell’improvvisa tempesta,

acqua nera negli occhi, e la sua mano

sfiorò la mia, stringendo bolle,

la ricordo riaprirsi e richiudersi disperatamente

poi la sua ombra fluttuò sopra di me,


ormai lontana, ormai nell’altro regno,


e sentii l’acqua raggiungere gli occhi

da dentro, io in suo possesso


fui spinta da una corrente come un’ombra

lungo il fondale e mi fermai qui


nell’acqua quieta di questa calle


dietro la Misericordia, riposo mossa


da lievi soffi di corrente, sospiri

comunicanti dalle acque del Canal Grande

e ripercossi vibrando per tutte le acque

fino qui a queste silenziose e rinchiuse

come in una mano o una culla.

 

Fu a Murano, nell’isola del vetro,


ma qui ero destinata per l’ultimo viaggio,

ondeggio tra le alghe, respiro coi mitili,

vedo il cielo aprirsi nella scia delle barche,

le bolle spumeggiare come vetro in fusione

e poi rinchiudersi in un mondo di cristallo

sfrangiato da infiniti pizzi e merletti,

uccelli che si tuffano, sassi

lanciati da visitatori incantati


da queste fondamenta edificate sull’acqua,

come tante prue immobili, con i palazzi


che sorgono magicamente dalle plance


come galeoni spagnoli dalle balaustre sporgenti,

con le infinite finestre che brillano nel buio


su questo grande vascello ancorato per sempre.

Noi conosciamo il segreto del vetro,


non abbiamo paura del fondo:


conoscevo questa vegetazione marcescente,

l’intreccio acquatico di vita e putrescenza


prima della mia nascita e prima della mia morte.

A volte l’acqua sale e inonda la piazza


e io mi sento sollevare e percorro


granito scuro e marmo di Verona,


scivolo sulla pietra lucente e ridiscendo


in questa zona d’acqua ferma,


tacita e muta, ma ricordo.

 

Ricordo il mio segreto, la mia storia.


Più chiare, ma più ingenue,


quelle istoriate nei mosaici,


il grande Diluvio Universale e l’Arca,


Noè, gli uomini con le vesti d’oro e azzurre,


e gli animali preservati, il pavone turchese,


la colombella bianca, l’uccello nero smagliante

col petto bianchissimo, la storia dei salvati,

una storia già nota riscritta dall’artista

per il piacere di accostare le tessere,

le piccole piastrine colorate e lucenti

che messe insieme compongono una storia.

La mia è di quelle che nessuno conosce,


le storie più segrete e profonde,


scritte tra il velo e il fondale dell’acqua,

difficile da udire nella mia voce

che raramente parla e si fa udibile


(un mormorare improvviso di corrente,


un gorgo creato da una raffica di vento,


o il sottofondo dello sciacquio della banchina)

la storia che custodisco tra le alghe, nel fondo.

Non solo quella della mia vita mutata in ombra

e scivolata come un’onda fin qui da Murano,

ma anche la sua, la storia di quel braccio


che inutilmente si tuffò sott’acqua


per afferrarmi e fu portato via


col resto di se stesso e del suo corpo:


lo vidi ancora aggrapparsi a una tavola


e poi doppiai la morte e fui corrente.


So che riuscì a salvarsi, fu tratto a bordo


da pescatori che tornavano al porto


più esperti di lui a affrontare la tempesta,


ma soprattutto su un legno più grande


che non si ruppe al primo squasso del mare

insorto all’improvviso come dall’inferno.


So quello che avvenne, di lui e altro,


perché qui, tra i pali intrisi di molluschi,


qui passa la conoscenza del mondo tra le acque,

le storie si sciolgono e diffondono


in ogni piccola onda, in ogni goccia.


Quando tornò a Venezia non era più lo stesso,

guardava il mare con odio rancoroso,


si era rotto in lui il patto con le acque


che ogni anno il Doge celebra dal Canal Grande,

quell’anello tuffato gli faceva ribrezzo,


per questo decise di partire,


di unirsi a suo padre e allo zio Matteo


diretti al regno dei Tartari in Oriente.

 

Li attendeva da tempo, sapeva che erano ad Acri

in missione per il Gran Khan e prima di ritornare

all’impero di Kublai Khan, signore dell’Oriente

avrebbero sostato qualche mese a Venezia

dove sua madre era morta lasciandolo solo.


Fui solo io a accompagnarlo sulla gondola.


Sognava suo padre, lo sognava di notte,


me lo diceva spesso, ma ricordava soltanto


un uomo giovane che lo teneva in braccio,


e ora, diceva, sono passati quasi vent’anni...


So che è diventato un grande ambasciatore


e consigliere dell’imperatore più potente del mondo,

ma mia madre sta morendo senza vederlo,

è stata come una vedova, o peggio.


Non partirò mai, Maddalena, resterò a Venezia,

il mio unico viaggio sarà verso Murano


dove hanno trasferito le fabbriche di vetro


(in quel tempo le portarono via da Venezia,


a causa del pericolo continuo di incendi,

impiantarono forni circondati dal mare,


così divenne l’Isola del Vetro),


tra breve sarò maestro e ne conoscerò il segreto

custodito da pochi uomini della nostra repubblica,

quel segreto che se fosse rivelato a uno straniero

sarebbe punito con la morte.


Sai, Maddalena, questo segreto è il nostro miracolo,

i vetri della Cina son colorati e spessi,

soltanto i nostri sono trasparenti,


come le nostre case, le nostre fondamenta.

Guardava i bicchieri, lo incantava


il loro scintillio, la luce condensata in diamante,

guardava i candelieri, le brocche,


le faceva tintinnare con un colpo dell’unghia,

senti come tintinna, diceva, la gioia


allegra dell’acqua di sorgente,


sarebbe diventato un grande maestro,


e i mercanti, i viaggiatori


quelli come suo padre e suo zio sarebbero venuti

da lui, a casa sua, a pregarlo


di vendere il suo prodotto e portarlo in oriente,

glielo avrebbe venduto a caro prezzo,


da qui, dal cuore della sua vita, da Venezia.

 

L’avevo incontrato al mercato una mattina,

comperava l’ultimo merluzzo fritto rimasto,

e quando toccò a me era tutto finito.


Me lo diede, ridendo, mi disse,

«Non preoccuparti, mangerò le seppie,


mia madre le sta già cucinando»


– non era ancora malata, sembrava una ragazza –

«Perché lo fai? – gli chiesi – Come ti chiami?».

 «Per i tuoi occhi lucenti, Maddalena


lucenti come vetro di Murano, sono Marco».

Di notte mi portava in barca sull’isola

per farmi vedere la fabbrica dal buio,


mi diceva, «devi vederla così, immagina,


per tutto il giorno io lavoro e studio


in mezzo a forme che nascono come dall’acqua

e prendono trasparenza e lucentezza:


vedi, in questo basso edificio di mattoni e pietre

dalle pareti opache, nel buio,


si nasconde un mondo risplendente,


i segreti del vetro, della trasparenza,


dell’acqua che assume forma stabile


e dura come il diamante, e fragile,


fragile come la vita...».


Questo lo disse più avanti, quando sua madre

tremava e lo guardava dal letto con quegli occhi

umidi e vellutati che lo cercavano,


finché si chiusero con la sua immagine,


sì, l’immagine di Marco, la vidi riflessa


negli occhi della madre che si chiudevano.

 

Conosco il resto della storia,


i porti attraccati, le acque solcate con giunche leggere

o barche rivestite di pelle e cucite


con fili vegetali essiccati al sole,


i viaggi infiniti nel deserto,

le montagne di sale, i boschi popolati


di predoni o spiriti malvagi,


i sortilegi degli stregoni idolatri,


il Vecchio della Montagna e il finto Paradiso

dove fu prigioniero e riuscì a fuggire,

le montagne dove estraggono turchesi e lapislazzuli,

le pietre azzurre come il cielo d’oriente.


So della corte dell’imperatore,


dei viali immensi e delle mille fontane,

delle sue vesti e della tavola d’oro


con inciso un leone e un girifalco


che consegnava ai più alti dignitari


rendendoli sacri in tutto l’impero.


Ne ebbe uno con inciso il suo nome,


fu onorato da tutte le corti dell’immenso dominio

di Khublai Khan, fu il consigliere

più amato e ascoltato del grande imperatore,

conobbe tutto il magico mondo


che si spalanca a Oriente da queste rive.

Conosco la storia istoriata, Il Milione,

simile a quelle ripetute nei mosaici e nei quadri,

ma se tu ascolti la mia voce


rara, improvvisa, più un mormorio che una voce,

(nello sciacquio dell’acqua contro la banchina,

o per un incresparsi del velo in una notte di vento)

se guardi in quest’urna ferma e muta


e intoni il tuo orecchio al mormorio,


alla mia voce che sussurra dal fondo,

conoscerai la nostra vera storia:


io che ti appaio solo in un riflesso,

piccola onda, increspatura dello specchio,

forma fluens, vita nuotante sotto il velo,

occhio della laguna, flatus vocis,


io sono il segreto del Milione

e la ragione della sua partenza,


del suo percorrere distanze infinite


perché gli era sfuggita quella di una mano

affondata nell’acqua, appena sfiorata...


Per me partì e volle andare lontano,


io sono il suo principio e la sua fine,


come lo è in ogni avventura l’amore,


lo attendo, portato da correnti lontane

fluttuando sul fondo di altri mari,


io sono Maddalena, la voce della laguna,


la causa del suo viaggio e del suo non ritorno.